Auteur, pas produit

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Ce matin, j’ai supprimé mes comptes LinkedIn, MALT et APEC. Pas désactivés. Supprimés. Le genre de clic qu’on fait une fois et qu’on ne défait pas.

Pendant des années, je me suis dit que ces plateformes étaient une taxe. Le prix pour être trouvable. Le coût pour faire des affaires en 2026. J’ai continué à nourrir le flux. J’ai continué à polir le titre. J’ai continué à jouer une version de moi-même que je ne reconnaissais pas vraiment, en espérant que ça se convertirait en quelque chose : un client, une conversation, le sentiment d’être lu.

Ça n’est jamais arrivé. Pas vraiment.

Les comptes ont disparu. Ce que je perds, sur le papier : un profil. Ce que je garde, en réalité : ma voix, mon temps, mon attention.

L’Internet que j’ai connu

Je me souviens d’un Internet qui ressemblait à une ville aux quartiers étranges, aux maisons construites à la main, aux pancartes bizarres en vitrine. On suivait un hyperlien et on atterrissait dans un lieux virtuel qu’une vraie personne avait fabriqué : une liste, un coup de gueule, un bout de code, une recette pour un routeur. Cet Internet avait de la friction. Il fallait taper une URL. Il fallait se souvenir d’un nom. Rien n’était optimisé pour vous garder captif en train de scroller.

L’Internet qu’on a eu, c’est autre chose. Un couloir de murs de verre derrière lesquels des algorithmes essaient de lire nos pupilles. Les plateformes « sociales » sont devenues des abattoirs de contenu : des êtres humains qui enfournent dans une fente la matière d’une vie, en échange de la chance d’être vus une demi-seconde par un autre être humain qui enfourne lui aussi dans la fente.

Et ces derniers temps, de plus en plus, le couloir n’est même plus rempli d’humains. Il est rempli d’IA qui écrivent à des IA sur ce que des humains pourraient avoir envie de lire, pendant que des humains dérivent dans la fumée en se demandant pourquoi rien n’a plus de sens.

Je suis fatigué d’être la matière première.

Jugaad numérique

Il y a un mot que j’aime : jugaad. Il vient de l’hindi, et il nomme une manière de résoudre les problèmes avec ce qu’on a sous la main : ni moins que nécessaire, ni plus, exactement ce qu’il faut. L’inverse du gras. L’inverse de « commandons une plateforme ». Un scooter bricolé en fourgon de livraison. Une cuve à eau qui sert aussi de pompe. Une enseigne de boutique découpée dans une boîte de conserve.

Je pratique le jugaad numérique depuis trente ans sans le nommer. Construire de petits outils. Choisir la stack la plus légère. Refuser l’abstraction à la mode. Choisir la base de données ennuyeuse. Fermer l’onglet du SaaS qui veut « transformer » mon flux de travail avec un abonnement à 300 € par mois et un chatbot amical baptisé Astrid.

Ce site est mon dernier morceau de jugaad. Un build Astro statique. Aucun JavaScript envoyé à votre navigateur sauf strict besoin. Pas de tracker. Pas de bandeau cookies : il n’y a rien à consentir. Pas de tableau de bord d’analytics que je rafraîchirais anxieusement à 23 h. Aucune métrique d’engagement. Aucune modale de newsletter qui tente d’attraper votre e-mail avant que vous n’ayez lu une phrase. Des fichiers Markdown, une feuille de style, un flux RSS. C’est tout.

Si vous voulez le lire, lisez-le. Si vous voulez vous abonner, le lien RSS est dans le pied de page et votre lecteur sait quoi en faire. Si vous voulez me parler, vous me trouverez. L’Internet a encore l’e-mail.

Auteur, pas produit

Les plateformes que j’ai quittées ce matin avaient un point commun : sur chacune, j’étais un produit déguisé en profil. Mon titre était une référence article. Mon expérience était une facette de recherche. Mes posts étaient du content marketing non rémunéré pour un algorithme qui décidait, en temps réel, si mes mots toucheraient qui que ce soit.

La raison pour laquelle je pars compte davantage que l’acte. Je pars parce que je veux écrire de nouveau, pas « poster ». Parce que je veux que la forme s’ajuste à la pensée, pas que la pensée se plie à la forme. Parce qu’un encart de 1 300 caractères n’est pas une contrainte, c’est une laisse.

Un ami me l’a dit nettement l’autre jour : en m’éloignant des plateformes qui pillent, je réponds à la seule vraie question (qui suis-je ?) en montrant, dans le choix lui-même, que je ne suis plus un produit. Je suis un auteur avec une maison d’édition d’une personne.

Ce que ce site est

Trois choses. Rien de plus.

Un CV : celui que je veux montrer, pas celui qu’une base de données de recruteurs veut extraire. Sobre, à jour.

Un blog : écrit quand j’ai quelque chose à dire, pas quand un algorithme doit être nourri. Principalement en anglais, la langue de la tech, mais pas exclusivement. Français aussi.

Un flux : RSS uniquement. Le protocole le plus simple, le plus calme, le plus respectueux que le web ait jamais produit. Branchez-le dans votre lecteur et oubliez-le. Je ne vous enverrai pas d’e-mail. Je ne vous taguerai pas. Je ne vous notifierai pas. Je poserai juste des mots sur cette page et laisserai le flux les emporter.

Voilà toute la surface. Pas de boîte de commentaires. Pas de bouton « j’aime ». Pas de widget « partager ». Si un texte mérite d’être partagé, vous saurez comment faire. Vous avez toujours su.

Le coût

Je ne prétends pas que c’est sans conséquence. Fermer LinkedIn, c’est perdre un canal passif pour des missions de DSI à temps partagé. MALT, c’est perdre une place de marché où mon profil était indexé sur des mots-clés que j’avais parfois oublié d’avoir cochés. APEC, c’est disparaître discrètement d’une base de données française que les recruteurs raclent le lundi matin.

J’ai échangé tout ça contre de la souveraineté. Je trouverai mes clients comme j’ai toujours trouvé les bons : par les gens, par la confiance, en montrant le travail. De toute façon, les plateformes ne m’ont jamais envoyé mes meilleurs clients. Les meilleurs sont venus d’une conversation de cinq minutes avec quelqu’un qui avait lu quelque chose que j’avais écrit, et qui avait reconnu un ton avec lequel il pouvait travailler.

C’est ce ton-là dont je vais m’occuper maintenant. Sur ce site. À mon rythme.

Et vous, dans tout ça

Si vous lisez ces lignes, c’est que vous avez trouvé cette page d’une manière ou d’une autre : un lien, une sérendipité, un ami. Merci. Restez si vous voulez. Le flux RSS est dans le pied de page.

Et si quelque chose là-dedans résonne (si vous avez aussi remarqué que les plateformes ont cessé de vous élever, que l’« engagement » ressemble davantage à une lente fuite en avant), je serais curieux d’entendre comment vous traversez ça. Pas dans un fil de commentaires. Écrivez-moi, simplement. L’e-mail va très bien. Les lettres aussi. Tout ce qui est fait main convient.

Le web n’est pas mort. Il a juste été loué à des gens qui ne l’aiment pas.

On peut encore construire petit.


Votre temps est limité, alors ne le gaspillez pas à vivre la vie de quelqu’un d’autre. Ne soyez pas piégé par le dogme, qui consiste à vivre avec les résultats de la pensée des autres. Ne laissez pas le bruit des opinions des autres étouffer votre propre voix intérieure. — Steve Jobs, Stanford, 2005