Le marbre n’est pas sacré
Ce matin, je me promenais dans le Ve à Paris. Rien de prémédité : le genre de marche où on lève la tête sans raison. Place du Panthéon, je me suis arrêté devant le fronton, et j’ai relu, comme pour la première fois, les lettres dorées que je connais depuis l’enfance :
Aux grands hommes la patrie reconnaissante.
Et là, petit malaise. Pas de l’indignation, du décalage. Cette phrase me parle depuis un monde qui n’est plus tout à fait le mien. Le 23 juin prochain, Marc Bloch entrera dans la crypte. Sous ce fronton qui ne dit que « hommes » reposent déjà Marie Curie, Simone Veil, Joséphine Baker. Il y a quelque chose qui ne colle plus entre cette façade et ce qu’elle abrite.
J’ai voulu comprendre avant de juger. Voici ce que j’ai trouvé, et ce que j’en ferais.
Le piège du mot « homme »
Premier réflexe, honnête : si la phrase me gêne, c’est facile à corriger. On ajoute « et femmes » et l’affaire est close.
C’est exactement ce qu’a proposé Élisabeth Borne, alors ministre de l’Éducation nationale, en août 2025, en marge de sa conférence de rentrée : « dégenrer » l’inscription, vers quelque chose comme « Aux grands hommes et femmes la patrie reconnaissante ». La polémique a été immédiate. À droite et à l’extrême droite, on a parlé de « foutaise ». Et l’argument de fond est revenu, toujours le même, asséné comme une évidence :
Homme avec un grand H, ça englobe toute l’humanité.
Il faut le prendre au sérieux, parce qu’il n’est pas faux. En 1791, « homme » désigne d’abord l’être humain, c’est le « homme » de la Déclaration des droits de l’homme. La langue des Lumières range l’espèce entière sous ce mot-là. Refuser de l’entendre, c’est faire un procès d’intention aux graveurs de la Révolution.
Sauf que. Un monument ne parle pas la langue de ceux qui l’ont bâti : il parle celle de ceux qui le lisent. Et en 2026, devant ces lettres, personne, pas même les défenseurs de la formule, ne voit spontanément « l’humanité ». On voit des hommes. Le sens premier a glissé ; ce qui reste, c’est ce que le mot signale, pas ce qu’il voulait dire. Un temple de la Nation qui doit s’accompagner d’une note de bas de page linguistique pour être inclusif, moi ça me questionne.
Mais sa correction est elle-même datée, et c’est là que je quitte la ministre. « Aux grands hommes et femmes » fige l’inscription dans une dualité stricte, homme/femme, au moment précis où l’on cherche à l’ouvrir. La formule officielle exclut, par construction, les personnes non-binaires. Elle répare une moitié du problème en gravant l’autre dans le marbre. Si l’on touche au fronton, autant viser plus juste.
La crypte contredit déjà la façade
Reste l’objection patrimoniale, la vraie, celle qui n’a rien de réactionnaire : on ne réécrit pas un monument historique. Le marbre est sacré.
Sauf qu’il ne l’a jamais été. J’ai remonté l’histoire de ce fronton, et elle est un festival d’effacements.
- L’Assemblée constituante transforme l’église Sainte-Geneviève en Panthéon en 1791, à la mort de Mirabeau. L’inscription est décrétée la même année ; les lettres de bronze apparaissent vers 1793.
- 20 février 1806 : Napoléon rend l’édifice au culte catholique.
- 12 avril 1816 : sous la Restauration, une ordonnance royale supprime « tous les ornements et emblèmes étrangers au culte ». L’inscription disparaît.
- 26 août 1830 : Louis-Philippe le refait Panthéon, et commande à David d’Angers le fronton sculpté que l’on voit aujourd’hui. Inauguré le 31 août 1837.
- 6 décembre 1851 : par décret de Louis-Napoléon Bonaparte, retour au culte, croix dorée sur le dôme. L’inscription s’efface de nouveau.
- 1885 : à la mort de Victor Hugo, la République fait du Panthéon, définitivement, un Panthéon. Et regrave la phrase.
Église, temple, église, temple. Six fois en moins d’un siècle, la France a changé d’avis sur ce bâtiment, effacé puis réinscrit ces mots au gré de ses régimes. Le fronton n’est pas une relique intangible : c’est un palimpseste, une surface que chaque époque a réécrite à son image. Graver « Aux grands hommes » fut, en son temps, un acte politique radical : on chassait Dieu pour y mettre de l’humain. Prétendre aujourd’hui que ces lettres tombent du ciel et qu’on n’y touche pas, c’est oublier qu’elles sont elles-mêmes une rature.
Et puis il y a la crypte. Sophie Berthelot y entre dès 1907, mais « en tant qu’épouse de ». Marie Curie en 1995, première femme pour ses propres mérites. Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz en 2015. Simone Veil en 2018. Joséphine Baker en 2021. Le contenu du monument a évolué ; son frontispice, non. La façade ment, doucement, sur ce qu’elle protège.
Et si on devait choisir une formule ?
Admettons. On accepte de recommencer. Reste la question délicate : par quoi ? J’ai joué le jeu, en me donnant trois exigences. Inclure vraiment, au-delà du masculin générique et de la binarité. Tenir dans le rythme lapidaire de l’original. Une inscription monumentale n’est pas une circulaire. Rester dans l’esprit laïque et républicain du lieu.
Quelques candidates, de la plus tiède à celle qui me plaît vraiment :
- « Aux citoyennes et citoyens illustres ». La plus institutionnelle, la seule adossée à un usage officiel. Mais elle double la longueur, écrase la scansion, et reste binaire. Honnête, lourde, datée.
- « Aux grands humains ». Littérale, imparable sur le fond. Mais « humains » sonne anthropologie, pas épitaphe. Le mot juste, la musique en moins.
- « Aux grands esprits ». Élégant, fidèle aux Lumières, parfait pour Voltaire ou Marie Curie. Mais trop étroit : il honore l’intellect, pas le courage physique des résistants du réseau du Musée de l’Homme.
- « Aux grandes figures ». Techniquement la plus solide. Figure est grammaticalement féminin, neutralise le genre sans une syllabe de trop, conserve le rythme à l’identique. Sa faiblesse : un parfum un peu administratif, un peu froid.
- « Aux grandes âmes ». Celle vers laquelle je penche. Elle transcende le genre, garde le souffle de l’original, et ajoute une élévation morale (le courage, le don de soi) que « figures » n’a pas. Son seul risque, dans ce lieu marqué par les guerres entre l’Église et la République, est qu’on entende « âme » comme un retour du religieux. Je crois ce risque mince : on parle de grandeur d’âme, pas de salut.
Entre les deux, c’est un arbitrage que je connais bien : l’efficacité (« figures ») contre le souffle (« âmes »). La tête dit figures. L’oreille dit âmes. Sur un fronton qu’on lira pendant des siècles, je fais confiance à l’oreille.
Ce que je graverais
Je ne suis pas naïf : personne ne va buriner le Panthéon parce qu’un type comme moi s’est arrêté ce matin de juin. Et la formule exacte importe moins que ce qu’elle dit de nous. Une nation se raconte autant par ce qu’elle inscrit que par ceux qu’elle enterre. Et dans une époque où l’on voudrait rétrécir la liste de ceux qui comptent, choisir un mot plus large n’est pas un détail de typographie.
« Hommes » a eu deux siècles. Il a bien servi. Mais un monument vivant doit parler à ceux qui passent devant, pas seulement à ceux qui l’ont signé. Le marbre n’est pas sacré : il n’a jamais cessé d’être réécrit. La seule question, c’est de savoir qui, aujourd’hui, on accepte d’y reconnaître.
Moi, ce matin, j’aurais aimé lire : Aux grandes âmes la patrie reconnaissante.