Humanisme et lectures

Les Possibles Adjacents

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Sommaire
  1. De l’hexagone au dodécaèdre
  2. Chaque niveau est un dodécaèdre
  3. L’ikigai comme boussole
  4. Apprendre à voir
  5. Les dodécaèdres des autres
  6. À la lisière

Je fixais un sol de tomettes hexagonales (celles qu’on pose dans les maisons du Sud depuis deux siècles) quand la métaphore est arrivée sans prévenir. Une tomette est l’endroit où je me tiens. Six voisines sont six endroits où je pourrais aller. J’en rejoins une, et six autres m’entourent. Je reste là, et le monde fait exactement six tomettes de large.

Ce soir-là, après deux heures à fouiller le web, j’ai trouvé Stuart Kauffman, le biologiste qui, au tournant du millénaire, a nommé le possible adjacent : la frange de futurs accessibles depuis n’importe quel état présent. Elle n’est ni infinie ni arbitraire, et on peut l’emprunter. Kauffman a construit l’idée pour expliquer l’évolution biologique au-delà du darwinisme. Moi, je m’intéressais à la question plus petite, plus quotidienne : comment une personne choisit-elle ce qu’elle fait ensuite ?

Les tomettes m’ont donné la métaphore et Kauffman le nom. La suite raconte ce que j’en ai fait.

De l’hexagone au dodécaèdre

Une tomette à plat offre six possibles adjacents. Avec le temps, j’en suis venu à trouver ça pauvre.

Je me suis observé moi, mes amis, mes clients et les équipes que j’ai dirigées pendant longtemps. Le nombre réel de mouvements plausibles à un instant donné dépasse six et reste loin de l’infini. Empiriquement, le bon chiffre se situe quelque part autour de douze. J’ai donc quitté le sol pour monter d’une dimension. L’hexagone est devenu un dodécaèdre : douze faces pentagonales régulières, le solide platonicien que les rôlistes connaissent sous le nom de D12.

Imaginez-vous debout à l’intérieur. Le dodécaèdre est votre configuration présente : rôles, habitudes, croyances, contrats, la forme de votre semaine. Chacune des douze faces est une porte. Aucune des portes n’est visible depuis le centre. Il faut marcher jusqu’au mur avant de pouvoir lire ce qu’il y a derrière.

Si vous restez au milieu, les murs pourraient aussi bien ne pas exister. Vous vous direz que vous n’avez aucun choix. Cette phrase est presque toujours fausse : on la prononce depuis le centre d’un dodécaèdre dont on n’a pas inspecté les faces.

Marcher vers une face, c’est le geste. Y poser le front change la géométrie : de là, les arêtes et les sommets de votre solide actuel touchent deux ou trois autres dodécaèdres, et vous commencez à entrevoir ce qui se trouve au-delà de votre ensemble immédiat. Plus vous vous tenez loin du centre, plus vous voyez du solide suivant. C’est ce que je vois dans une équipe qui prend enfin l’initiative, et ce que j’ai vu en moi l’année où j’ai délégué pour la première fois quelque chose que j’avais accaparé. Le mouvement à la périphérie ne fait pas que vous déplacer, il élargit le monde.

Chaque niveau est un dodécaèdre

En janvier 2016, j’ai assisté à une conférence de Frédéric Laloux à Paris et, plus utile encore, à l’atelier qui la précédait. C’est la première fois que quelqu’un me guidait à travers la Spiral Dynamics : la théorie développementale bâtie par Clare Graves, affinée par Don Beck et Christopher Cowan. Elle décrit des niveaux de valeurs et de conscience que traversent les individus, les équipes et les sociétés, classés par complexité et non par mérite.

La greffe est simple. Chaque niveau de la spirale est un type particulier de dodécaèdre. Les faces qui s’offrent à vous dépendent du niveau où vous vous trouvez. Si vous ne voyez pas un possible, c’est souvent parce qu’il n’existe pas encore pour vous : il habite le dodécaèdre d’un autre niveau, et votre géométrie présente n’y a pas accès.

Cela compte pour deux raisons. Rester est un vrai choix : beaucoup restent des décennies dans un niveau qu’ils ont dépassé, et appellent ça la stabilité. Et la régression est le risque dont on parle peu : choisissez une face pour la mauvaise raison (fatigue, peur, opportunité à moitié comprise) et vous pouvez atterrir dans un solide plus petit que celui que vous avez quitté.

Reconnaître le niveau où l’on se trouve est l’essentiel du travail. Le reste, c’est choisir contre quelle face pousser.

L’ikigai comme boussole

Le raccourci occidental pour ikigai (le diagramme de Venn à quatre cercles : ce que vous aimez, ce dans quoi vous êtes bon, ce dont le monde a besoin, ce pour quoi on vous paiera) n’est pas l’original japonais. C’est un outil plus plat, plus utile. Je le garde parce qu’il filtre.

Dans un dodécaèdre à douze faces, l’ikigai en retient trois ou quatre. Les autres, aussi séduisantes soient-elles, sont de mauvais paris. Le poste qui flatte vos compétences mais vous ennuie. La mission que vous adoreriez mais que personne ne finance. La cause qu’on vous paierait pour mener mais dont le monde n’a pas besoin. Chacune est une porte que vous pourriez ouvrir et regretter.

Les années où j’étais proche de mon ikigai (il y en a eu), chaque possible adjacent arrivait éprouvé par les quatre cercles. Les années où j’avais dérivé, pas de boussole ; beaucoup de faces, toutes aussi séduisantes, aucune ne convenait. C’est le signe que vous êtes perdu. Pas par absence d’options, mais par excès.

L’ikigai comprime le choix. Il ne le prend pas pour vous.

Apprendre à voir

Rien de tout cela ne fonctionne sans le prérequis le plus ennuyeux : voir.

On ne choisit pas une face qu’on ne perçoit pas. On ne perçoit pas une face qui contredit une croyance qu’on défend encore. La littérature sur la conscience de soi est vaste, mais la partie pratique est petite. Trois choses ont fait le gros du travail pour moi.

S’asseoir et observer. J’utilise Insight Timer depuis 2016. Vingt minutes par jour, parfois dix. Ce qui compte pour moi, c’est moins la dimension spirituelle que l’effet mécanique. La méditation interrompt la boucle qui mène de la pensée à l’émotion, puis au comportement, avant qu’elle ne se referme. C’est dans cette interruption que les possibles adjacents deviennent visibles. Un chemin parcouru à pied dans une pinède fait la même chose. Le Qi Gong aussi. La pièce porteuse, c’est l’interruption, bien plus que le coussin.

L’écrire. La réflexion sur papier, à la main ou au clavier, rend les désirs distinguables des peurs. Une peur empruntée à quelqu’un d’autre ne résiste pas longtemps une fois écrite en phrases simples.

Sortir. Les expériences nouvelles (un autre pays, une base de code inconnue, un poste bénévole dans un secteur que vous ne connaissez pas) recalibrent l’instrument. Sans elles, vous mesurez le monde avec une balance qui n’a pas été remise à zéro depuis des années.

Je n’en fais pas un programme. Elles me servent à continuer de voir les portes de mon propre dodécaèdre quand elles apparaissent.

Les dodécaèdres des autres

Je pourrais m’arrêter là. La métaphore fonctionne, vous pourriez vous en servir seul pour vous orienter. Mais je ne crois pas au chemin en solitaire, et ce n’est pas l’essentiel de mon travail.

Chaque personne autour de vous se déplace dans son propre dodécaèdre, à son propre rythme, à son propre niveau de la spirale. Les collisions sont l’essentiel de ce que nous appelons difficulté interpersonnelle. Ce n’est pas qu’une question de désaccord, c’est surtout que nous marchons dans des pièces de formes différentes.

Quelques pratiques m’ont, lentement, rendu moins mauvais à cet exercice.

Écoutez comme si la pièce était la leur, pas la vôtre. L’empathie, c’est habiter brièvement la géométrie de l’autre, sans forcément être d’accord.

Utilisez la Communication Non Violente quand la pièce chauffe. Le cadre de Marshall Rosenberg a vieilli par endroits, mais il fonctionne. J’ai rarement vu une réunion qu’il n’améliorait pas.

Traitez les différences comme des éléments porteurs. En dix-neuf ans à diriger une PME, devenue sociocratique, les décisions les plus solides venaient de cercles dont les membres se tenaient sur des faces différentes. La Sociocratie 3.0 (la version sur laquelle je m’appuie aujourd’hui) transforme cette divergence en carburant opérationnel plutôt qu’en friction.

Remarquez l’interdépendance. Vos mouvements rétrécissent ou élargissent les dodécaèdres des personnes autour de vous. Un dirigeant qui centralise les décisions rétrécit les solides de toute une équipe. Un dirigeant qui délègue fait l’inverse. La métaphore est privée, mais ses conséquences touchent les autres.

À la lisière

J’ai marché jusqu’au mur de nombreuses fois. Les décisions dont je suis le plus fier sont venues de là. Celles que je regrette le plus sont venues de mon immobilité au centre : à me dire que je n’avais pas le choix alors que je n’étais simplement pas allé assez près pour ressentir au-delà des portes.

La géométrie est, en pratique, généreuse. Il y a presque toujours une porte. Il y a presque toujours trois ou quatre faces qui méritent d’être poussées. La plupart du temps, ce qui manque, c’est la volonté de marcher jusqu’au mur.

Le mur, c’est le travail. Les portes seront là.


Voyageur, ce sont tes pas qui font le chemin, rien d’autre ; voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant.

Antonio Machado, Proverbios y cantares, 1912