Notes de lecture : Faber à HEC
Juin 2016, remise des diplômes d’HEC Paris. Emmanuel Faber, alors directeur général de Danone, parle moins de dix minutes. Il ne parle ni de stratégie ni de carrière. Il parle de son frère, de la maladie psychiatrique, des excès de l’argent, de la gloire et du pouvoir. Il dit aux diplômés que sans justice sociale il n’y aura plus d’économie. Il termine en leur demandant de ne pas être esclaves de l’argent, d’être libres.
La vidéo a beaucoup circulé. Elle circule encore.
Ce que j’en retiens dix ans plus tard n’est pourtant pas le texte. C’est la suite.
En juin 2020, l’assemblée générale de Danone vote à plus de 99 % la transformation du groupe en entreprise à mission, une première pour une société cotée française. L’intention est inscrite dans les statuts, portée par un dirigeant qui y croit, ratifiée par la quasi-totalité des actionnaires. Difficile de faire plus solide sur le papier.
En mars 2021, le conseil d’administration met fin à ses fonctions, après plusieurs mois de pression de fonds activistes entrés au capital, dont Bluebell Capital Partners. Les mêmes actionnaires, à quelques mois d’écart.
L’idée que je garde
Une intention votée par 99 % d’une assemblée n’est pas une architecture. C’est une décision, et une décision se défait à la réunion suivante.
J’écrivais ici il y a quelques jours, à propos des Scop et des Scic, que le statut coopératif ne rend personne vertueux mais qu’il rend certaines trajectoires structurellement impossibles : les réserves impartageables, le plafond sur les droits de vote extérieurs, une personne égale une voix. Des murs porteurs. Le cas Danone est l’expérience inverse, grandeur nature. Une mission magnifiquement formulée, un consensus quasi unanime, et rien dans la structure du capital qui empêche de reprendre la main quand le cours de bourse déçoit.
Ce n’est pas un procès. Faber a fait passer une idée juste, dans une entreprise cotée, en obtenant un vote que personne n’attendait. Il a d’ailleurs continué ensuite, à la présidence de l’ISSB, sur le terrain des normes plutôt que sur celui d’une seule entreprise, ce qui est peut-être la leçon qu’il en a tirée lui-même.
Ce que j’en fais en mission
Quand un dirigeant me présente ses valeurs, je ne les discute jamais. Je pose une seule question : qu’est-ce qui leur arrive le jour où vous n’êtes plus là.
Si la réponse tient dans une charte, elles ne survivront pas. Si elle tient dans des règles de décision écrites, des seuils, des droits de vote et des choses qu’on ne peut pas défaire d’une signature, alors elles ont une chance de perdurer.
Un beau discours installe une intention. Seule une architecture la protège.
Sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie. — Emmanuel Faber, remise des diplômes, HEC Paris, juin 2016